Face au constat d’une inadéquation des données des catalogues de bibliothèque avec le développement du web sémantique, il est devenu nécessaire de repenser la façon dont sont construits nos catalogues. Si ce changement a été pensé de manière internationale, la France a dû s’adapter à ses spécificités et créer en novembre 2014 le programme national Transition Bibliographique, piloté par les deux agences bibliographiques, l’Abes et la BnF. Ce programme a pour rôle de définir les nouvelles normes à adopter et d’accompagner les professionnels des bibliothèques dans ce changement.
Pilotage du programme
Nicolas Morin (directeur de l’Agence bibliographique de l’Enseignement supérieur)
Emmanuel Jaslier (directeur du département des Métadonnées de la Bibliothèque nationale de France)
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Pourquoi parle-t-on de transition bibliographique ?
Jusqu’à la fin du 20e siècle, un document possédé par une bibliothèque était décrit, dans son catalogue informatisé, sous la forme d’une notice bibliographique. La règle, appliquée partout dans le monde, consistait donc en « 1 document = 1 notice ». Dès 1991, et plus encore dans les années 2000 avec le développement des supports numériques (CD, DVD, jeux vidéos, logiciels, ebooks etc.), cette règle a atteint ses limites, pour deux raisons principales :
- insatisfaction des usagers des catalogues, lassés d’obtenir, pour une recherche sur une œuvre souvent éditée, une multitude de résultats quasi-identiques ;
- inadaptation de cette pratique avec la tendance mondiale initiée par l’apparition du web sémantique, où les données sont agencées entre elles par des relations logiques.
Une nouvelle perspective s’ouvre alors, pour signaler les collections de façon plus pertinente, avec des tris immédiats : il s’agit d’aller vers une granularité plus fine de l’information bibliographique, aller des « notices » aux « données ». Aidées par le développement du web de données (qui permettra d’améliorer la visibilité des catalogues de bibliothèques sur le web) et la réflexion mondiale pour définir un nouveau modèle de structuration des métadonnées (les modèles conceptuels FRBR et FRAD puis IFLA LRM), les bibliothèques entament un long travail de refonte de leurs pratiques de signalement et de mutation de leurs outils.
C’est ce qu’on appelle la « Transition bibliographique » : basculer d’un catalogage par document à un catalogage par entités (à savoir des données d’autorités – sur des personnes, des organisations, des concepts, des événements, des œuvres,… liées entre elles par des relations logiques). Le code de catalogage RDA (Ressources : Description et Accès), publié en 2010, a l’ambition d’offrir une réponse internationale à ce besoin.
Quelle est la position de la France, face à cette transition ?
La position française est de reprendre les consignes de RDA, lorsque c’est possible, mais de les adapter au contexte français chaque fois que nécessaire. Ce code de catalogage, intitulé RDA-FR : Transposition française de RDA, remplace petit à petit les normes françaises de catalogage publiées par l’Afnor. Sa publication est donc progressive et l’essentiel des règles devrait être disponible en 2023.
La transition bibliographique française doit respecter 2 principes :
- La LRMisation des catalogues : il s’agit de mettre les catalogues en conformité avec les modèles conceptuels FRBR, puis IFLA LRM, plutôt qu’avec le seul code RDA. Une des premières étapes de cette démarche consiste à rassembler, derrière une œuvre, toutes les éditions de cette œuvre.
- l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes) travaille à la mise en conformité des données du Sudoc avec le modèle IFLA LRM en regroupant ses éditions.
- La Bibliothèque nationale de France (BnF) calcule automatiquement des liens entre éditions et œuvres dans data.bnf.fr et reverse régulièrement ces liens dans son Catalogue général.
- Le principe de non-régression : la force des grands catalogues français est la gestion des liens entre notices bibliographiques et notices d’autorités. Le code RDA, lui, laisse le choix entre trois scénarios d’application, dont un qui ne prévoit pas de liens entre les notices. C’est ce qui pousse la France à travailler sur un profil national de RDA (le code RDA-FR), qui ne laisse aucun choix et impose le modèle entité-relation, donc les liens entre notices.
Comment se met en œuvre la transition bibliographique en France ?
La position officielle de la France s’appuie sur un rapport d’orientation pour le Comité stratégique bibliographique préparé en 2012 par les deux agences bibliographiques françaises, l’Abes et la BnF. Elle conclut 4 ans de travaux menés autour du code de catalogage RDA par le groupe RDA en France.
En novembre 2014, les agences publient un communiqué officialisant la position française par rapport à RDA. C’est en 2015 que le programme Transition bibliographique est officiellement lancé, en collaboration avec l’ADCRFCB (Association des directeurs de CRFCB).
Piloté par un comité stratégique bibliographique, sa mission est de mettre en œuvre la transition française en suivant trois grands axes : Normalisation, Formation, Systèmes & Données.
Qu’est-ce que le modèle IFLA LRM ?
La structure des données du catalogue évolue pour favoriser la recherche d’informations bibliographiques sur le web, où l’internaute s’intéresse d’abord à des personnes, des œuvres ou des lieux avant de vouloir localiser une ressource. Le modèle IFLA LRM (Modèle de référence pour les bibliothèques) est la clé de voûte de cette réforme.
Description du modèle IFLA LRM
La version française du modèle IFLA LRM a été publiée en septembre 2021, à partir du texte original de l’Ifla de 2017 (argumentaire présenté lors du congrès). Offrant une représentation schématique de l’activité des lecteurs et des usagers de catalogue de bibliothèques, ce modèle conceptuel est orienté vers les besoins des utilisateurs. Il est conçu pour être facilement transposable dans les technologies du web. Il est volontairement générique pour être souple et permettre des évolutions selon une granularité plus ou moins fine de l’information bibliographique et s’adapter aux règles de catalogage de chaque institution.
Il structure les métadonnées bibliographiques en s’appuyant sur trois notions :
- l’Entité : ensemble de « choses » (abstraites ou concrètes) défini par des caractéristiques communes et devant être distingué dans le cadre de la modélisation d’une activité déterminée. Les entités du modèle IFLA LRM correspondent aux objets fondamentaux pertinents pour les utilisateurs de notices bibliographiques : l’Œuvre, l’Expression, la Manifestation, l’Item (souvent regroupés sous le sigle OEMI) et aussi la Personne, l’Agent collectif, le Lieu, le Laps de temps, etc.
- l’Attribut : caractéristique qui s’attache à chacune des entités et qui permet de distinguer chaque instance d’une entité d’une autre instance de cette même entité.
Exemples d’attributs pour l’entité Personne : nom, date de naissance, sexe, profession, etc. - la Relation : lien entre une entité et une autre ou entre une entité et ses instances. L’instance est un exemplaire d’une entité, Marcel Proust est une instance de l’entité Personne.
Exemple de relation : la relation de création entre une personne et son œuvre.
L’objectif est de remplacer les actuelles notices bibliographiques par un réseau de relations entre des entités. Cette évolution renforce leur visibilité sur le web et leur exploitation par des machines. Ainsi, une voie est ouverte vers une interopérabilité et une réutilisation accrues des données des catalogues de bibliothèques.

Aux origines du modèle IFLA LRM
Le modèle de référence pour les bibliothèques IFLA LRM consolide les trois modèles précédemment développés par l’IFLA :
- FRBR (Fonctionnalités requises des notices bibliographiques) pour les données bibliographiques (1998) ;
- FRAD (Fonctionnalités requises des données d’autorité) pour les données d’autorité (2009) ;
- FRSAD (Fonctionnalités requises des données d’autorité matière) pour les données d’autorité matière (2011 et 1re traduction en français en 2012).
En 2010, l’IFLA a entrepris d’intégrer FRBR, FRAD et FRSAD en un seul modèle afin de résoudre leurs incohérences, du fait de leur développement séparé. Cette révision aboutit, en 2017, au modèle IFLA LRM, modèle de haut niveau. Conçu pour promouvoir l’utilisation des données bibliographiques, il peut être utilisé dans le web des données. Il constitue le socle sous-jacent pour le développement du code RDA (Ressources : description et accès) plus adapté au monde numérique et aux structures des systèmes de métadonnées.
Ce modèle facilite les évolutions et permet de traiter les agrégats (ressources regroupant plusieurs œuvres), contrairement à ceux qu’il remplace. Un certain nombre d’attributs sont transformés en relation entre entités, favorisant une plus grande souplesse dans l’utilisation du modèle.
Depuis 2018, le groupe de révision BCM (Modèles Conceptuels Bibliographiques) travaille sur d’autres modèles conceptuels développés dans le cadre de l’IFLA.
